Préface L’une des tâches les moins spectaculaires qui incombent à un égyptologue, pour peu qu’il jouisse de quelque notoriété ou occupe une position qui laisse supposer que son avis puisse avoir le moindre intérêt en la matière, est ce que l’on pourrait appeler une obligation d’expertise. Je ne veux pas parler de l’examen de documents ou d’objets dont l’authenticité semble douteuse. Les professionnels du commerce d’œuvres d’art s’y entendent suffisamment pour ne pas faire appel, ou très peu, aux égyptologues, qui connaissent souvent d’ailleurs moins bien qu’eux les pièces en circulation. Ce qui les conduit parfois à des prises de position qui doivent plus au mouvement de leurs émotions qu’à la logique scientifique. La forme d’expertise à laquelle je pense est plus périlleuse et, par là même, plus intéressante. Elle se développe en réponse à l’engouement du public, de plus en plus marqué depuis la médiatisation spectaculaire du sauvetage des monuments de Nubie égyptienne dans les années soixante, puis indéfiniment accru ensuite au fil des grandes expositions, des voyages sur les rives du Nil, à la passion «égyptomaniaque» qui s’est emparée de la littérature et des médias. Jusqu’à créer une véritable industrie, qui cherche sans fin à attiser et accroître encore cette passion égyptienne qui envahit même notre quotidien. Dans ce tintamarre assourdissant, en effet, les spécialistes se font peu entendre. Le public, naturellement plus attiré par les formes romancées de ce qu’il croit être l’égyptologie, se détourne d’un discours par vocation plus aride. Il ne porte guère non plus son intérêt vers l’archéologie «académique», qui, progrès technologique aidant, ajoute aujourd’hui à une austérité de tradition une approche de plus en plus technique. Si bien que l’on se détourne volontiers du propos scientifique pour privilégier l’aventure humaine, préférant le héros romantique à l’homme de cabinet. Indiana Jones détrône Gaston Maspero. Dans cette frange imprécise, qui se nourrit d’une littérature de seconde, voire de troisième main, sont apparus ces -dernières années de prétendus égyptologues, parés de travaux de terrain imaginaires et de compétences pour le moins approximatives. Ils côtoient les divers courants ésotériques, qui ont, de tout temps, cousiné avec notre discipline, récupérant pour leur unique bénéfice l’aura de ceux qui cherchent en dehors des sentiers battus. Leur objectif ultime, au-delà du strict intérêt matériel qu’il y a à exploiter un marché en pleine expansion, finit toujours plus ou moins par rejoindre un besoin de reconnaissance: médiatique, puis scientifique. Car il faut bien sortir du marais de l’imprécision, se distinguer des «autres», généralement présentés comme des charlatans: les querelles entre «para-égyptologues» sont toujours vives, voire violentes. L’actualité de ces dernières années est suffisamment connue pour que l’on me pardonne de ne pas développer╔ Le rôle donc de l’égyptologue «installé» est tout tracé: être le «passeur» qui valide une démarche mettant en jeu des connaissances scientifiques ou techniques réelles, mais en dehors de l’égyptologie. Ou qui, au contraire, balaye de la scène une théorie fumeuse ou farfelue. Curieusement, l’objet de ces recherches est rarement un site obscur ou une problématique historique secondaire. On s’intéresse quasi exclusivement aux grands sites, aux grandes questions historiques, aux grands trésors archéologiques. -Alexandrie, les tombes royales, Moïse et l’Exode, etc. Les pyramides viennent naturellement en première place. Depuis toujours, la «pyramidologie» fascine le public, autant qu’elle irrite les spécialistes. Probablement parce qu’elle procède du même fonds que la vocation de ces derniers — aller à la rencontre d’une civilisation à la richesse infinie —, tout en mettant en œuvre des moyens qui ne tiennent généralement aucun compte de la science accumulée, dont ils se sentent les gardiens. Ou, pire encore, qui la contredisent. Et le plus souvent sur des bases qui défient la raison. Certains archéologues ont même créé un néologisme pour désigner ces conquérants du fantastique: les «pyramidiots». Les plus extrêmes sont facilement identifiables, par la déraison même de leur propos. Aussi ne sera-t-il pas question ici d’extraterrestres, ni d’écluses ou de pierres moulées╔ Mais la frontière n’est pas toujours facile à dessiner: certaines argumentations, fondées sur une logique apparente, peuvent séduire un temps et conduire le lecteur à se demander si ce qui lui paraissait évident jusqu’à ce qu’il entre dans ce raisonnement ne recèle pas un mystère plus profond. Quel que soit le niveau de vraisemblance de ces études, elles ont toutes deux points communs. Le premier est de vouloir démontrer une théorie. Plus exactement, de faire entrer la réalité archéologique dans une vérité théorique, insaisissable au premier regard, et qui pourtant se veut évidente à force d’être simple. Ce sont toujours des démonstrations qui sont administrées, jamais une enquête dénuée d’a priori qui est conduite. En d’autres termes, on ne se pose pas de questions; on a dès le départ une réponse. Second point de rencontre: aucune de ces théories ne combine de façon satisfaisante l’observation architecturale et les données de l’égyptologie. Bien au contraire, on a l’impression de deux camps qui, au lieu de s’associer, tentent chacun de décrédibiliser l’autre. On pourrait appeler le premier celui des ingénieurs — auxquels j’associerai provisoirement, ils me le pardonneront, les architectes. Il procède par accumulation de données chiffrées: mesures, projections géométriques ou mathématiques, étude quantitatives de masses. Le plus souvent sans trop tenir compte de la réalité du terrain: si bien que l’on envisage généralement de se rendre en fin de parcours sur place afin de vérifier la théorie en procédant à des analyses, dont la logique eôt voulu qu’elles fussent premières. Et lorsque l’évidence archéologique fait défaut, on n’hésite pas à y substituer des raisonnements aporétiques. Je me souviens des saintes colères que prenait encore dans les années quatre-vingt-dix le regretté Jean-Philippe Lauer, bien longtemps après que son «ennemi» de toujours, le mathématicien André Pochan, eut rejoint le monde oò reposent (relativement) en paix les pharaons, en évoquant les débats mémorables qui avaient opposé les deux hommes trente ans plus tôt. Il faut dire que ces théoriciens ne dominent absolument pas les sources historiques, qu’ils connaissent, au mieux, de seconde main. Ce qui anéantit par avance, naturellement, les discussions qu’ils poussent sur ce terrain, avec la maladresse et la naïveté du néophyte: la nature même de leur démarche et l’absence de ces outils de base les conduit rapidement à battre en retraite sur un terrain qui leur semble plus solide sous leurs pieds: la rigueur des chiffres. Cette absence de prise directe sur la recherche égyptologique les condamne à recourir à des sources vieillies, en tout cas très en retard sur les recherches actuelles. Car ce dernier quart de siècle a vu les égyptologues revenir à l’étude des pyramides, après que tout eut semblé avoir été dit dans les années soixante, avec les travaux de Jean-Philippe Lauer, de V. Maragioglio et -C.Rinaldi, ou des synthèses comme celle d’I.E.S. Edwards. Les raisons de ce regain d’intérêt tiennent à des causes diverses: la reprise et le développement des fouilles sur les grands sites royaux des environs du Caire à partir des années soixante-dix, les avancées décisives faites grâce à l’archéologie, mais aussi sur le fonds des études historiques dans la connaissance des premières dynasties et des débuts de l’histoire égyptienne. L’approfondissement également de la connaissance et de l’apport des grands corpus funéraires, au premier rang desquels figurent, naturellement, les textes des pyramides. Car, que ce soit en Abydos avec les premières tombes royales, à Gîza même avec la nécropole et la ville des artisans qui ont bâti les pyramides, à Saqqara oò les travaux de Jean-Philippe Lauer et ceux dirigés par Jean Leclant n’ont cessé d’apporter du neuf — dégagement des complexes funéraires, qui apparaissent désormais sous un jour nouveau, études et publications architecturales d’Audran Labrousse, nouvelles pyramides à textes de la vie dynastie —, à Abousir ou à Abou Rawach, oò Michel Valloggia et Michel Baud jettent une lumière nouvelle sur la succession de Chéops, toute la problématique liée aux pyramides n’a cessé de s’accélérer. Mais les égyptologues ne sont pas plus exempts de reproches que les «amateurs» qu’ils considèrent avec condescendance. Autant ces derniers se cantonnent dans les chiffres, autant les premiers les ignorent superbement. D’autant plus que le mauvais habillage égyptologique qui pare le discours scientifique de leurs rivaux leur donne l’impression d’avoir le droit de les mépriser. D’approximations en affirmations péremptoires, les égyptologues érigent en dogme ce que leur apprennent les sources, ou tout au moins ce qu’ils en comprennent╔ La démarche de Gilles Dormion tranche dans ce paysage quelque peu manichéen. D’abord parce que, contrairement aux autres, il ne cherche pas à vérifier une théorie. Il se contente d’observer, de relever et d’analyser. Et ce depuis plus de dix-sept ans. Par leur précision, leur qualité, leur détail, ses relevés de la pyramide de Chéops sont aujourd’hui les meilleurs que l’on puisse trouver. L’hypothèse architecturale qu’il présente est née de cette patiente et attentive observation, sans idée préconçue: une accumulation critique d’indices, si bien analysée qu’elle paraît lumineuse. Cette fameuse clarté de l’évidence évoquée un peu plus haut! Mais aussi parce qu’il met ses idées à l’épreuve du dialogue: avec Jean-Yves Verd’hurt, compagnon de réflexion et de travail de terrain, si étroitement associé à cette recherche; avec des égyptologues aussi, auxquels il soumet ses hypothèses et dont il reçoit bien volontiers la critique, tout en se défendant avec énergie d’avoir la moindre compétence autre que celle de l’architecte. J’avoue avoir été très impressionné lorsque Gilles Dormion et Jean-Yves Verd’hurt présentèrent, au cours du dernier congrès international des égyptologues, qui s’est tenu au Caire en 2000, le résultat des travaux qu’ils -conduisaient à Meïdoum, sous la direction du professeur Gaballah Ali Gaballah, alors secrétaire général du Conseil suprême des Antiquités de l’Égypte. En quelques mots, photographies et relevés à l’appui, ils démontrèrent devant un public d’égyptologues médusés l’existence de chambres de décharge jusque-là inconnues dans la pyramide de Meïdoum. Aucun des spécialistes des pyramides qui étaient dans la salle — les professeurs Jean Leclant, Rainer Stadelmann, Michel Valloggia, le Dr. Zahi Hawass, aujourd’hui secrétaire général du Conseil suprême des Antiquités, pour ne citer qu’eux — ne mit alors en doute, ni la méthode ni le résultat. Aussi, je fus surpris lorsque, un an plus tard, ce dernier refusa aux deux architectes l’accès aux appartements funéraires de Chéops, dans lesquels ils souhaitaient vérifier, tout comme ils l’avaient déjà fait à Meïdoum et Dahchour et avec le même accord du -Conseil suprême des Antiquités, leurs observations. À la demande de Jean-Pierre Corteggiani, qui suivait de longue date ce projet, je m’y suis alors moi-même intéressé de plus près. Suffisamment pour en comprendre toute l’importance, après en avoir examiné avec eux les éléments, sur plan et sur le terrain. J’entrepris, avec l’aide de quelques collègues égyptiens, de les aider à obtenir que l’accès au monument qui leur avait été accordé par la commission égyptienne des fouilles leur soit confirmé. En vain. Nous décidâmes de déposer, à l’automne 2003, une demande au nom du Collège de France. Celle-ci ayant été rejetée, le professeur Michel Valloggia, convaincu comme je l’étais moi-même de l’importance de cette recherche, reprit la même démarche, au nom de l’université de Genève. Avec le même succès╔ Nous décidâmes alors de publier cette enquête. Si les conclusions auxquelles elle parvient, en effet, se révèlent exactes, il s’agit là, à n’en pas douter, de l’une des plus grandes découvertes de l’égyptologie. Il n’est pas nécessaire d’insister sur le caractère emblématique de la Grande Pyramide, ni sur l’extraordinaire apport à l’histoire que constituerait la découverte du tombeau, inviolé à ce jour, de son propriétaire. Si l’hypothèse ne se vérifie pas, il reste une remarquable analyse architecturale, certainement la plus fine réalisée à ce jour. Par sa précision même, par la justesse des observations, surtout par l’absence de parti pris de la démonstration, elle remet en cause les synthèses traditionnelles, dérangeant un confort intellectuel qui semblait bien acquis, mais dont on se rend compte qu’il repose sur plus d’approximations que de certitudes. Gilles Dormion n’est pas égyptologue, mais architecte, et toute sa recherche s’est développée sans tenir compte des travaux égyptologiques. Nous avons choisi de laisser à sa démarche toute son originalité, sans rien y changer, même lorsque, sur certains points, les données de l’archéologie ou de l’histoire divergent des résultats auxquels il parvient. Non que notre choix ait été de négliger ces divergences. Bien au contraire, elles ont été l’objet d’échanges intenses entre l’auteur et notre équipe éditoriale, dans laquelle Michel Baud, parfait connaisseur et de l’époque et de la problématique des pyramides, a joué un rôle décisif: les quelques remarques qui suivent lui doivent beaucoup. L’interrogation de Gilles Dormion sur la construction des pyramides n’est pas si isolée qu’on pourrait le penser. Les égyptologues eux aussi ont repris depuis quelques années le dossier, et il est intéressant de comparer à son enquête, les campagnes de mesures menées sur la pyramide Rouge de Dahchour par Josef Dorner, à la demande de Rainer Stadelmann, dans les années quatre-vingt-dix 1. Les résultats mettent en lumière les antécédents immédiats de la précision atteinte dans la pyramide de Chéops, confirmant bien ainsi la validité de la démarche. De même, des observations comme celles qu’il présente sur les traces de poutres de la chambre du roi ne sont pas sans écho chez les spécialistes de l’Ancien Empire: ces traces ont été relevées par Mark Lehner, qui parvient à une interprétation à la fois proche et -différente 2. Si ces convergences heureuses et quelques autres, que nous aborderons plus loin, viennent étayer la démarche, il arrive aussi que le raisonnement de l’auteur s’inscrive en faux face aux données de l’archéologie. C’est le cas, par exemple, de la question de Dahchour et de la chronologie des pyramides de Houni et Snéfrou. Successeur de Houni et fondateur de la ive dynastie aux alentours de 2600 avant J.-C., Snéfrou est le souverain auquel on attribue le plus grand nombre de pyramides: trois au moins. Celle de Seila, en bordure de la dépression du Fayoum, et celles de Dahchour-Sud et Nord. Ces dernières sont connues comme la «pyramide Rhomboïdale» — en raison de sa double pente —, et la «pyramide Rouge» — en raison des reflets de son calcaire. Ces deux dernières pyramides sont séparées par moins de deux kilomètres, et leur nom est identique: «Puisse Snéfrou apparaître en gloire». Les textes les citent le plus souvent comme une paire; le qualificatif géographique «méridional», attesté pour l’une, laisse supposer l’existence de celui de «septentrional» pour l’autre, ce qui devait permettre de les distinguer. Une quatrième pyramide, enfin, pourrait revenir à ce roi, située beaucoup plus au sud, à Meïdoum. Encore fréquemment à l’heure actuelle, on attribue ce monument à son prédécesseur Houni, le dernier roi de la iiie dynastie. Il ne s’agit là que d’une pure hypothèse, puisque le nom de ce monarque n’a été retrouvé nulle part sur le site, y compris dans la nécropole voisine, qui n’est, en fait, associée à nul autre roi que Snéfrou. Selon cette hypothèse, Houni aurait été responsable de l’érection des deux premiers projets de la pyramide, initialement à degrés, avant que Snéfrou y ajoute une enveloppe à pente lisse. On ignore tout d’une éventuelle relation de parenté entre Houni et Snéfrou. Mais, même si l’on suppose de la part de Snéfrou une piété filiale comparable à celle qui poussera plus tard Rêdjedef à terminer les travaux du complexe funéraire de son père Chéops à Gîza, à Meïdoum, rien ne justifiait une extension de la pyramide première, qui pouvait fonctionner telle quelle comme tombeau. Cet «achèvement» post mortem est d’autant moins crédible qu’il aurait dô logiquement avoir été mené en tout début de règne du successeur. Or, les marques de chantier, tracées sur les blocs du dernier état, ne semblent pas antérieures au 13e compte, soit au milieu du règne de Snéfrou 3. Par ailleurs, et comme Rainer Stadelmann l’a montré, la thèse de l’usurpation n’a pas plus de réalité, tout simplement parce qu’aucun roi de l’Ancien Empire n’a jamais achevé, pour se l’attribuer, le monument funéraire d’un -prédécesseur 4. La chronologie acceptée des trois grandes pyramides de Snéfrou est la suivante: Meïdoum (projet E1-E2 dit de Houni), Dahchour-Sud, puis Dahchour-Nord, celle-ci étant construite en même temps que le dernier projet de Meïdoum (E3), qui devait transformer celle-ci, dit-on généralement, en pyramide à pente lisse. Or Gilles Dormion renverse, par l’étude architecturale, l’ordre Dahchour-Sud/Dahchour-Nord, allant ainsi à contresens des données épigraphiques et archéologiques. Puisque l’on sait, grâce aux marques de chantier inscrites sur les blocs, que les deux chantiers de Meïdoum (projet E3) et -Dahchour-Nord ont fonctionné en parallèle et dans la seconde moitié du règne. Les quelques dates découvertes, exprimées en compte biennal, s’échelonnent en effet du 13e (ou 12e) compte au 23e à Meïdoum et du 15e au 24e compte à Dahchour-Nord. Si l’hypothèse est exacte, il n’y aurait tout simplement plus de place pour caser une grande pyramide de plus, Dahchour-Sud. Sur le terrain archéologique, le constat serait le même, à cause des structures du culte funéraire, si l’on considère que temple et pyramide forment un couple. Au pied d’une pyramide, en effet, se situe toujours un temple, de taille variable, dans lequel un culte était rendu au défunt, en principe journellement. Ni Meïdoum ni Dahchour-Sud ne comportent un véritable temple, mais une cour enclose dans laquelle se dresse une paire de stèles et un petit autel. À Dahchour-Nord, au contraire, c’est un temple plus conforme à la tradition, avec plusieurs pièces, un couloir transversal et une salle à fausse-porte, devant laquelle les offrandes étaient déposées et consacrées. Quoique le mur ouest de la salle en question, érigé devant la face de la pyramide, ait été détruit avec sa fausse-porte, la forme de la pièce et des débris de granit, compte tenu des parallèles, ne laissent guère de doute sur l’identification de ces éléments et leur usage. En outre, ce petit temple, -commencé en pierre et revêtu d’une décoration, a été achevé, apparemment dans la hâte, en briques. C’est là un élément caractéristique d’un changement de règne, le nouveau roi achevant au plus vite le tombeau de son prédécesseur, afin de consacrer le plus de temps et d’efforts possibles au sien propre. Une pratique peu justifiée, donc, s’il ne s’agit pas d’un tombeau réel, qui signerait l’enterrement de Snéfrou dans la dernière des pyramides qu’il se serait fait construire. Or, malgré tous ces indices concordants, l’affaire n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Il existe un autre temple, entièrement construit en pierre et décoré, associé à Dahchour-Sud. Il n’est pas au pied de la pyramide, puisque devant celle-ci se trouve la cour à paire de stèles déjà évoquée, mais plus à l’est, sur le trajet de la chaussée qui reliait la pyramide à la Vallée. Non seulement ce temple a fonctionné à la ive dynastie, mais il a été réactivé au Moyen Empire, lorsque, à l’occasion de l’implantation de pyramides royales sur le site de Dahchour, le grand ancêtre Snéfrou, sanctifié, fut l’objet d’un soin tout particulier. Ni Meïdoum ni Dahchour-Nord n’ont fait l’objet d’un tel regain d’intérêt. On a par ailleurs l’impression, en somme, que tous ces temples ont fonctionné comme un tout, n’étant pas exclusifs les uns des autres, et, du même coup, ne donnant guère d’indice définitif sur la localisation de la tombe╔ Comme on le voit, l’hypothèse présentée par Gilles Dormion pour Dahchour heurte peut-être la documentation égyptologique, mais, comme par hasard, elle prend racine dans un terrain qui est loin d’être établi clairement, et ces «contre-arguments» sont loin d’être méprisables. Sur un plan plus technique, celui de la construction proprement dite, les égyptologues sont dans un flou à peu près total pour des questions aussi fondamentales que le mode de construction des pyramides par couple «noyau» et «enveloppe», comme Gilles Dormion l’expose dans son premier chapitre. La question de l’existence, dans le noyau, d’un système de gradins superposés ou, au contraire, de tranches en «peau d’oignon» n’est pas non plus réglée. Loin de là. Les étapes de la construction enfin ne sont pas acquises: le -revêtement était-il monté, ou non, en même temps que le massif? La première solution a la préférence actuelle des spécialistes, mais l’argumentation reste fragile. Un point qui paraît évident à première vue est également l’objet de multiples controverses: les rampes. Les égyptologues sont traditionnellement agacés par les machineries délirantes que ne cessent d’imaginer pour ces pauvres pyramides des ingénieurs en mal d’exotisme. Simplement parce que les rampes sont attestées dans les textes et par des vestiges archéologiques — que des millions de touristes peuvent contempler chaque année, par exemple dans le temple d’Amon-Rê de Karnak. Mais encore faudrait-il s’entendre sur ce que ces rampes représentent: voies d’acheminement des matériaux au pied du chantier ou véritables ascenseurs vers les hauteurs de la construction? Les représentations des tombeaux de particuliers montrent régulièrement des rangées de haleurs à la tâche, tantôt pour tracter des statues, tantôt des sarcophages, dont on sait qu’ils pouvaient peser plusieurs -tonnes. Un relief, récemment découvert à Abousir, montre même le pyramidion — la pierre sommitale — de la pyramide du roi Sahourê 5 tracté de la même manière, dans le cadre de cérémonies de réjouissance marquant la fin du chantier. C’est aussi de la sorte que les grandes colonnes de granit du temple funéraire d’Ounas 6 étaient tirées de la carrière d’Assouan jusqu’au Nil, embarquées par bateau — un relief les montre ainsi, solidement arrimées à leur traîneau par des cadres de bois —, puis déchargées et tractées en haut du plateau de Saqqara. Dans ces conditions, l’hypothèse de la construction des monuments par rampe, pyramides comprises, s’est largement imposée à l’égyptologie. Des vestiges de terrain en apportaient apparemment confirmation: courtes rampes de la petite pyramide de Sinki-Abydos, installées sur chacune des faces du monument, laissé inachevé; portion de rampe associée à la pyramide de Meïdoum, menant de la Vallée au plateau; rampes de la pyramide de Dahchour-Nord, conduisant de la proche carrière jusqu’au pied du monument; fragments de rampes de Gîza, découverts dans les nécropoles qui bordent la pyramide de Chéops et apparemment dirigées vers elle. À ce catalogue venaient s’ajouter quelques autres témoins, associés cette fois à des tombes de particuliers, comme le site de Dahchour en a récemment révélé, au mastaba de Netjerapéref 7. Ces vestiges, souvent peu lisibles, sont-ils tous pour autant des éléments de rampes de construction? Dans le cas des mastabas, comme Nicole Alexanian l’a montré 8, il s’agit d’un accès au toit de la tombe, emprunté par le cortège de la famille du défunt et des prêtres lors de la mise au tombeau: une rampe processionnelle, construite avec soin, sans rapport avec la construction du mastaba proprement dite. Les rampes royales de Dahchour-Nord représentent clairement de simples chemins de halage, c’est-à-dire des «rampes» qui facilitaient la traction des blocs jusqu’au pied de la pyramide en construction. Le cas de la rampe récemment découverte au sud de la pyramide de Chéops est plus complexe, quoique son fouilleur, Zahi Hawass, y ait vu la grande rampe de construction du monument. Il faut préciser qu’il n’en reste qu’une maigre portion, longue de 7 m, et que ses deux murs parallèles en pierre, retenant une masse de gravats et de sable, ne dépassent pas 1 m de haut en leur état actuel. Ni la hauteur initiale de la rampe ni sa pente ne peuvent donc être estimées. Ces maigres restes sont néanmoins situés sur un axe qui relie l’angle sud-ouest de la pyramide à une grande carrière de calcaire située en contrebas, ce qui en fait à l’évidence un chemin de traction des blocs jusqu’au pied du monument. L’étroitesse relative de cette voie, large de 4,40 m à la base, est insuffisante pour la thèse de la rampe unique, censée s’élever à une bonne hauteur et présenter un empattement beaucoup plus important╔ Là encore, on doit donc en rester, malgré ces témoignages archéologiques, au stade des hypothèses pour l’érection proprement dite des pyramides. On doit savoir également gré à Gilles Dormion de s’être limité à une utilisation raisonnablement discrète des sources classiques, tant égyptiennes que grecques. Encore que le recours quasi obligé à Hérodote — qui reste, après tout, la seule source explicite sur la construction des pyramides, quoique, à l’évidence, secondaire —
 
preface l'une des taches les moins spectaculaires qui incombent a un egyptologue, pour peu qu'il jouisse de quelque notoriete ou occupe une position qui laisse supposer que son avis puisse avoir le moindre interet en la matiere, est ce que l'on pourrait appeler une obligation d'expertise. je ne veux pas parler de l'examen de documents ou d'objets dont l'authenticite semble douteuse. les professionnels du commerce d'oeuvres d'art s'y entendent suffisamment pour ne pas faire appel, ou tres peu, aux egyptologues, qui connaissent souvent d'ailleurs moins bien qu'eux les pieces en circulation. ce qui les conduit parfois a des prises de position qui doivent plus au mouvement de leurs emotions qu'a la logique scientifique. la forme d'expertise a laquelle je pense est plus perilleuse et, par la meme, plus interessante. elle se developpe en reponse a l'engouement du public, de plus en plus marque depuis la mediatisation spectaculaire du sauvetage des monuments de nubie egyptienne dans les annees soixante, puis indefiniment accru ensuite au fil des grandes expositions, des voyages sur les rives du nil, a la passion "egyptomaniaque" qui s'est emparee de la litterature et des medias. jusqu'a creer une veritable industrie, qui cherche sans fin a attiser et accroitre encore cette passion egyptienne qui envahit meme notre quotidien. dans ce tintamarre assourdissant, en effet, les specialistes se font peu entendre. le public, naturellement plus attire par les formes romancees de ce qu'il croit etre l'egyptologie, se detourne d'un discours par vocation plus aride. il ne porte guere non plus son interet vers l'archeologie "academique", qui, progres technologique aidant, ajoute aujourd'hui a une austerite de tradition une approche de plus en plus technique. si bien que l'on se detourne volontiers du propos scientifique pour privilegier l'aventure humaine, preferant le heros romantique a l'homme de cabinet. indiana jones detrone gaston maspero. dans cette frange imprecise, qui se nourrit d'une litterature de seconde, voire de troisieme main, sont apparus ces -dernieres annees de pretendus egyptologues, pares de travaux de terrain imaginaires et de competences pour le moins approximatives. ils cotoient les divers courants esoteriques, qui ont, de tout temps, cousine avec notre discipline, recuperant pour leur unique benefice l'aura de ceux qui cherchent en dehors des sentiers battus. leur objectif ultime, au-dela du strict interet materiel qu'il y a a exploiter un marche en pleine expansion, finit toujours plus ou moins par rejoindre un besoin de reconnaissance: mediatique, puis scientifique. car il faut bien sortir du marais de l'imprecision, se distinguer des "autres", generalement presentes comme des charlatans: les querelles entre "para-egyptologues" sont toujours vives, voire violentes. l'actualite de ces dernieres annees est suffisamment connue pour que l'on me pardonne de ne pas developper╔ le role donc de l'egyptologue "installe" est tout trace: etre le "passeur" qui valide une demarche mettant en jeu des connaissances scientifiques ou techniques reelles, mais en dehors de l'egyptologie. ou qui, au contraire, balaye de la scene une theorie fumeuse ou farfelue. curieusement, l'objet de ces recherches est rarement un site obscur ou une problematique historique secondaire. on s'interesse quasi exclusivement aux grands sites, aux grandes questions historiques, aux grands tresors archeologiques. -alexandrie, les tombes royales, moise et l'exode, etc. les pyramides viennent naturellement en premiere place. depuis toujours, la "pyramidologie" fascine le public, autant qu'elle irrite les specialistes. probablement parce qu'elle procede du meme fonds que la vocation de ces derniers - aller a la rencontre d'une civilisation a la richesse infinie -, tout en mettant en oeuvre des moyens qui ne tiennent generalement aucun compte de la science accumulee, dont ils se sentent les gardiens. ou, pire encore, qui la contredisent. et le plus souvent sur des bases qui defient la raison. certains archeologues ont meme cree un neologisme pour designer ces conquerants du fantastique: les "pyramidiots". les plus extremes sont facilement identifiables, par la deraison meme de leur propos. aussi ne sera-t-il pas question ici d'extraterrestres, ni d'ecluses ou de pierres moulees╔ mais la frontiere n'est pas toujours facile a dessiner: certaines argumentations, fondees sur une logique apparente, peuvent seduire un temps et conduire le lecteur a se demander si ce qui lui paraissait evident jusqu'a ce qu'il entre dans ce raisonnement ne recele pas un mystere plus profond. quel que soit le niveau de vraisemblance de ces etudes, elles ont toutes deux points communs. le premier est de vouloir demontrer une theorie. plus exactement, de faire entrer la realite archeologique dans une verite theorique, insaisissable au premier regard, et qui pourtant se veut evidente a force d'etre simple. ce sont toujours des demonstrations qui sont administrees, jamais une enquete denuee d'a priori qui est conduite. en d'autres termes, on ne se pose pas de questions; on a des le depart une reponse. second point de rencontre: aucune de ces theories ne combine de facon satisfaisante l'observation architecturale et les donnees de l'egyptologie. bien au contraire, on a l'impression de deux camps qui, au lieu de s'associer, tentent chacun de decredibiliser l'autre. on pourrait appeler le premier celui des ingenieurs - auxquels j'associerai provisoirement, ils me le pardonneront, les architectes. il procede par accumulation de donnees chiffrees: mesures, projections geometriques ou mathematiques, etude quantitatives de masses. le plus souvent sans trop tenir compte de la realite du terrain: si bien que l'on envisage generalement de se rendre en fin de parcours sur place afin de verifier la theorie en procedant a des analyses, dont la logique eut voulu qu'elles fussent premieres. et lorsque l'evidence archeologique fait defaut, on n'hesite pas a y substituer des raisonnements aporetiques. je me souviens des saintes coleres que prenait encore dans les annees quatre-vingt-dix le regrette jean-philippe lauer, bien longtemps apres que son "ennemi" de toujours, le mathematicien andre pochan, eut rejoint le monde ou reposent (relativement) en paix les pharaons, en evoquant les debats memorables qui avaient oppose les deux hommes trente ans plus tot. il faut dire que ces theoriciens ne dominent absolument pas les sources historiques, qu'ils connaissent, au mieux, de seconde main. ce qui aneantit par avance, naturellement, les discussions qu'ils poussent sur ce terrain, avec la maladresse et la naivete du neophyte: la nature meme de leur demarche et l'absence de ces outils de base les conduit rapidement a battre en retraite sur un terrain qui leur semble plus solide sous leurs pieds: la rigueur des chiffres. cette absence de prise directe sur la recherche egyptologique les condamne a recourir a des sources vieillies, en tout cas tres en retard sur les recherches actuelles. car ce dernier quart de siecle a vu les egyptologues revenir a l'etude des pyramides, apres que tout eut semble avoir ete dit dans les annees soixante, avec les travaux de jean-philippe lauer, de v. maragioglio et -c.rinaldi, ou des syntheses comme celle d'i.e.s. edwards. les raisons de ce regain d'interet tiennent a des causes diverses: la reprise et le developpement des fouilles sur les grands sites royaux des environs du caire a partir des annees soixante-dix, les avancees decisives faites grace a l'archeologie, mais aussi sur le fonds des etudes historiques dans la connaissance des premieres dynasties et des debuts de l'histoire egyptienne. l'approfondissement egalement de la connaissance et de l'apport des grands corpus funeraires, au premier rang desquels figurent, naturellement, les textes des pyramides. car, que ce soit en abydos avec les premieres tombes royales, a giza meme avec la necropole et la ville des artisans qui ont bati les pyramides, a saqqara ou les travaux de jean-philippe lauer et ceux diriges par jean leclant n'ont cesse d'apporter du neuf - degagement des complexes funeraires, qui apparaissent desormais sous un jour nouveau, etudes et publications architecturales d'audran labrousse, nouvelles pyramides a textes de la vie dynastie -, a abousir ou a abou rawach, ou michel valloggia et michel baud jettent une lumiere nouvelle sur la succession de cheops, toute la problematique liee aux pyramides n'a cesse de s'accelerer. mais les egyptologues ne sont pas plus exempts de reproches que les "amateurs" qu'ils considerent avec condescendance. autant ces derniers se cantonnent dans les chiffres, autant les premiers les ignorent superbement. d'autant plus que le mauvais habillage egyptologique qui pare le discours scientifique de leurs rivaux leur donne l'impression d'avoir le droit de les mepriser. d'approximations en affirmations peremptoires, les egyptologues erigent en dogme ce que leur apprennent les sources, ou tout au moins ce qu'ils en comprennent╔ la demarche de gilles dormion tranche dans ce paysage quelque peu manicheen. d'abord parce que, contrairement aux autres, il ne cherche pas a verifier une theorie. il se contente d'observer, de relever et d'analyser. et ce depuis plus de dix-sept ans. par leur precision, leur qualite, leur detail, ses releves de la pyramide de cheops sont aujourd'hui les meilleurs que l'on puisse trouver. l'hypothese architecturale qu'il presente est nee de cette patiente et attentive observation, sans idee preconcue: une accumulation critique d'indices, si bien analysee qu'elle parait lumineuse. cette fameuse clarte de l'evidence evoquee un peu plus haut! mais aussi parce qu'il met ses idees a l'epreuve du dialogue: avec jean-yves verd'hurt, compagnon de reflexion et de travail de terrain, si etroitement associe a cette recherche; avec des egyptologues aussi, auxquels il soumet ses hypotheses et dont il recoit bien volontiers la critique, tout en se defendant avec energie d'avoir la moindre competence autre que celle de l'architecte. j'avoue avoir ete tres impressionne lorsque gilles dormion et jean-yves verd'hurt presenterent, au cours du dernier congres international des egyptologues, qui s'est tenu au caire en 2000, le resultat des travaux qu'ils -conduisaient a meidoum, sous la direction du professeur gaballah ali gaballah, alors secretaire general du conseil supreme des antiquites de l'egypte. en quelques mots, photographies et releves a l'appui, ils demontrerent devant un public d'egyptologues meduses l'existence de chambres de decharge jusque-la inconnues dans la pyramide de meidoum. aucun des specialistes des pyramides qui etaient dans la salle - les professeurs jean leclant, rainer stadelmann, michel valloggia, le dr. zahi hawass, aujourd'hui secretaire general du conseil supreme des antiquites, pour ne citer qu'eux - ne mit alors en doute, ni la methode ni le resultat. aussi, je fus surpris lorsque, un an plus tard, ce dernier refusa aux deux architectes l'acces aux appartements funeraires de cheops, dans lesquels ils souhaitaient verifier, tout comme ils l'avaient deja fait a meidoum et dahchour et avec le meme accord du -conseil supreme des antiquites, leurs observations. a la demande de jean-pierre corteggiani, qui suivait de longue date ce projet, je m'y suis alors moi-meme interesse de plus pres. suffisamment pour en comprendre toute l'importance, apres en avoir examine avec eux les elements, sur plan et sur le terrain. j'entrepris, avec l'aide de quelques collegues egyptiens, de les aider a obtenir que l'acces au monument qui leur avait ete accorde par la commission egyptienne des fouilles leur soit confirme. en vain. nous decidames de deposer, a l'automne 2003, une demande au nom du college de france. celle-ci ayant ete rejetee, le professeur michel valloggia, convaincu comme je l'etais moi-meme de l'importance de cette recherche, reprit la meme demarche, au nom de l'universite de geneve. avec le meme succes╔ nous decidames alors de publier cette enquete. si les conclusions auxquelles elle parvient, en effet, se revelent exactes, il s'agit la, a n'en pas douter, de l'une des plus grandes decouvertes de l'egyptologie. il n'est pas necessaire d'insister sur le caractere emblematique de la grande pyramide, ni sur l'extraordinaire apport a l'histoire que constituerait la decouverte du tombeau, inviole a ce jour, de son proprietaire. si l'hypothese ne se verifie pas, il reste une remarquable analyse architecturale, certainement la plus fine realisee a ce jour. par sa precision meme, par la justesse des observations, surtout par l'absence de parti pris de la demonstration, elle remet en cause les syntheses traditionnelles, derangeant un confort intellectuel qui semblait bien acquis, mais dont on se rend compte qu'il repose sur plus d'approximations que de certitudes. gilles dormion n'est pas egyptologue, mais architecte, et toute sa recherche s'est developpee sans tenir compte des travaux egyptologiques. nous avons choisi de laisser a sa demarche toute son originalite, sans rien y changer, meme lorsque, sur certains points, les donnees de l'archeologie ou de l'histoire divergent des resultats auxquels il parvient. non que notre choix ait ete de negliger ces divergences. bien au contraire, elles ont ete l'objet d'echanges intenses entre l'auteur et notre equipe editoriale, dans laquelle michel baud, parfait connaisseur et de l'epoque et de la problematique des pyramides, a joue un role decisif: les quelques remarques qui suivent lui doivent beaucoup. l'interrogation de gilles dormion sur la construction des pyramides n'est pas si isolee qu'on pourrait le penser. les egyptologues eux aussi ont repris depuis quelques annees le dossier, et il est interessant de comparer a son enquete, les campagnes de mesures menees sur la pyramide rouge de dahchour par josef dorner, a la demande de rainer stadelmann, dans les annees quatre-vingt-dix 1. les resultats mettent en lumiere les antecedents immediats de la precision atteinte dans la pyramide de cheops, confirmant bien ainsi la validite de la demarche. de meme, des observations comme celles qu'il presente sur les traces de poutres de la chambre du roi ne sont pas sans echo chez les specialistes de l'ancien empire: ces traces ont ete relevees par mark lehner, qui parvient a une interpretation a la fois proche et -differente 2. si ces convergences heureuses et quelques autres, que nous aborderons plus loin, viennent etayer la demarche, il arrive aussi que le raisonnement de l'auteur s'inscrive en faux face aux donnees de l'archeologie. c'est le cas, par exemple, de la question de dahchour et de la chronologie des pyramides de houni et snefrou. successeur de houni et fondateur de la ive dynastie aux alentours de 2600 avant j.-c., snefrou est le souverain auquel on attribue le plus grand nombre de pyramides: trois au moins. celle de seila, en bordure de la depression du fayoum, et celles de dahchour-sud et nord. ces dernieres sont connues comme la "pyramide rhomboidale" - en raison de sa double pente -, et la "pyramide rouge" - en raison des reflets de son calcaire. ces deux dernieres pyramides sont separees par moins de deux kilometres, et leur nom est identique: "puisse snefrou apparaitre en gloire". les textes les citent le plus souvent comme une paire; le qualificatif geographique "meridional", atteste pour l'une, laisse supposer l'existence de celui de "septentrional" pour l'autre, ce qui devait permettre de les distinguer. une quatrieme pyramide, enfin, pourrait revenir a ce roi, situee beaucoup plus au sud, a meidoum. encore frequemment a l'heure actuelle, on attribue ce monument a son predecesseur houni, le dernier roi de la iiie dynastie. il ne s'agit la que d'une pure hypothese, puisque le nom de ce monarque n'a ete retrouve nulle part sur le site, y compris dans la necropole voisine, qui n'est, en fait, associee a nul autre roi que snefrou. selon cette hypothese, houni aurait ete responsable de l'erection des deux premiers projets de la pyramide, initialement a degres, avant que snefrou y ajoute une enveloppe a pente lisse. on ignore tout d'une eventuelle relation de parente entre houni et snefrou. mais, meme si l'on suppose de la part de snefrou une piete filiale comparable a celle qui poussera plus tard redjedef a terminer les travaux du complexe funeraire de son pere cheops a giza, a meidoum, rien ne justifiait une extension de la pyramide premiere, qui pouvait fonctionner telle quelle comme tombeau. cet "achevement" post mortem est d'autant moins credible qu'il aurait du logiquement avoir ete mene en tout debut de regne du successeur. or, les marques de chantier, tracees sur les blocs du dernier etat, ne semblent pas anterieures au 13e compte, soit au milieu du regne de snefrou 3. par ailleurs, et comme rainer stadelmann l'a montre, la these de l'usurpation n'a pas plus de realite, tout simplement parce qu'aucun roi de l'ancien empire n'a jamais acheve, pour se l'attribuer, le monument funeraire d'un -predecesseur 4. la chronologie acceptee des trois grandes pyramides de snefrou est la suivante: meidoum (projet e1-e2 dit de houni), dahchour-sud, puis dahchour-nord, celle-ci etant construite en meme temps que le dernier projet de meidoum (e3), qui devait transformer celle-ci, dit-on generalement, en pyramide a pente lisse. or gilles dormion renverse, par l'etude architecturale, l'ordre dahchour-sud/dahchour-nord, allant ainsi a contresens des donnees epigraphiques et archeologiques. puisque l'on sait, grace aux marques de chantier inscrites sur les blocs, que les deux chantiers de meidoum (projet e3) et -dahchour-nord ont fonctionne en parallele et dans la seconde moitie du regne. les quelques dates decouvertes, exprimees en compte biennal, s'echelonnent en effet du 13e (ou 12e) compte au 23e a meidoum et du 15e au 24e compte a dahchour-nord. si l'hypothese est exacte, il n'y aurait tout simplement plus de place pour caser une grande pyramide de plus, dahchour-sud. sur le terrain archeologique, le constat serait le meme, a cause des structures du culte funeraire, si l'on considere que temple et pyramide forment un couple. au pied d'une pyramide, en effet, se situe toujours un temple, de taille variable, dans lequel un culte etait rendu au defunt, en principe journellement. ni meidoum ni dahchour-sud ne comportent un veritable temple, mais une cour enclose dans laquelle se dresse une paire de steles et un petit autel. a dahchour-nord, au contraire, c'est un temple plus conforme a la tradition, avec plusieurs pieces, un couloir transversal et une salle a fausse-porte, devant laquelle les offrandes etaient deposees et consacrees. quoique le mur ouest de la salle en question, erige devant la face de la pyramide, ait ete detruit avec sa fausse-porte, la forme de la piece et des debris de granit, compte tenu des paralleles, ne laissent guere de doute sur l'identification de ces elements et leur usage. en outre, ce petit temple, -commence en pierre et revetu d'une decoration, a ete acheve, apparemment dans la hate, en briques. c'est la un element caracteristique d'un changement de regne, le nouveau roi achevant au plus vite le tombeau de son predecesseur, afin de consacrer le plus de temps et d'efforts possibles au sien propre. une pratique peu justifiee, donc, s'il ne s'agit pas d'un tombeau reel, qui signerait l'enterrement de snefrou dans la derniere des pyramides qu'il se serait fait construire. or, malgre tous ces indices concordants, l'affaire n'est pas aussi simple qu'il y parait. il existe un autre temple, entierement construit en pierre et decore, associe a dahchour-sud. il n'est pas au pied de la pyramide, puisque devant celle-ci se trouve la cour a paire de steles deja evoquee, mais plus a l'est, sur le trajet de la chaussee qui reliait la pyramide a la vallee. non seulement ce temple a fonctionne a la ive dynastie, mais il a ete reactive au moyen empire, lorsque, a l'occasion de l'implantation de pyramides royales sur le site de dahchour, le grand ancetre snefrou, sanctifie, fut l'objet d'un soin tout particulier. ni meidoum ni dahchour-nord n'ont fait l'objet d'un tel regain d'interet. on a par ailleurs l'impression, en somme, que tous ces temples ont fonctionne comme un tout, n'etant pas exclusifs les uns des autres, et, du meme coup, ne donnant guere d'indice definitif sur la localisation de la tombe╔ comme on le voit, l'hypothese presentee par gilles dormion pour dahchour heurte peut-etre la documentation egyptologique, mais, comme par hasard, elle prend racine dans un terrain qui est loin d'etre etabli clairement, et ces "contre-arguments" sont loin d'etre meprisables. sur un plan plus technique, celui de la construction proprement dite, les egyptologues sont dans un flou a peu pres total pour des questions aussi fondamentales que le mode de construction des pyramides par couple "noyau" et "enveloppe", comme gilles dormion l'expose dans son premier chapitre. la question de l'existence, dans le noyau, d'un systeme de gradins superposes ou, au contraire, de tranches en "peau d'oignon" n'est pas non plus reglee. loin de la. les etapes de la construction enfin ne sont pas acquises: le -revetement etait-il monte, ou non, en meme temps que le massif? la premiere solution a la preference actuelle des specialistes, mais l'argumentation reste fragile. un point qui parait evident a premiere vue est egalement l'objet de multiples controverses: les rampes. les egyptologues sont traditionnellement agaces par les machineries delirantes que ne cessent d'imaginer pour ces pauvres pyramides des ingenieurs en mal d'exotisme. simplement parce que les rampes sont attestees dans les textes et par des vestiges archeologiques - que des millions de touristes peuvent contempler chaque annee, par exemple dans le temple d'amon-re de karnak. mais encore faudrait-il s'entendre sur ce que ces rampes representent: voies d'acheminement des materiaux au pied du chantier ou veritables ascenseurs vers les hauteurs de la construction? les representations des tombeaux de particuliers montrent regulierement des rangees de haleurs a la tache, tantot pour tracter des statues, tantot des sarcophages, dont on sait qu'ils pouvaient peser plusieurs -tonnes. un relief, recemment decouvert a abousir, montre meme le pyramidion - la pierre sommitale - de la pyramide du roi sahoure 5 tracte de la meme maniere, dans le cadre de ceremonies de rejouissance marquant la fin du chantier. c'est aussi de la sorte que les grandes colonnes de granit du temple funeraire d'ounas 6 etaient tirees de la carriere d'assouan jusqu'au nil, embarquees par bateau - un relief les montre ainsi, solidement arrimees a leur traineau par des cadres de bois -, puis dechargees et tractees en haut du plateau de saqqara. dans ces conditions, l'hypothese de la construction des monuments par rampe, pyramides comprises, s'est largement imposee a l'egyptologie. des vestiges de terrain en apportaient apparemment confirmation: courtes rampes de la petite pyramide de sinki-abydos, installees sur chacune des faces du monument, laisse inacheve; portion de rampe associee a la pyramide de meidoum, menant de la vallee au plateau; rampes de la pyramide de dahchour-nord, conduisant de la proche carriere jusqu'au pied du monument; fragments de rampes de giza, decouverts dans les necropoles qui bordent la pyramide de cheops et apparemment dirigees vers elle. a ce catalogue venaient s'ajouter quelques autres temoins, associes cette fois a des tombes de particuliers, comme le site de dahchour en a recemment revele, au mastaba de netjeraperef 7. ces vestiges, souvent peu lisibles, sont-ils tous pour autant des elements de rampes de construction? dans le cas des mastabas, comme nicole alexanian l'a montre 8, il s'agit d'un acces au toit de la tombe, emprunte par le cortege de la famille du defunt et des pretres lors de la mise au tombeau: une rampe processionnelle, construite avec soin, sans rapport avec la construction du mastaba proprement dite. les rampes royales de dahchour-nord representent clairement de simples chemins de halage, c'est-a-dire des "rampes" qui facilitaient la traction des blocs jusqu'au pied de la pyramide en construction. le cas de la rampe recemment decouverte au sud de la pyramide de cheops est plus complexe, quoique son fouilleur, zahi hawass, y ait vu la grande rampe de construction du monument. il faut preciser qu'il n'en reste qu'une maigre portion, longue de 7 m, et que ses deux murs paralleles en pierre, retenant une masse de gravats et de sable, ne depassent pas 1 m de haut en leur etat actuel. ni la hauteur initiale de la rampe ni sa pente ne peuvent donc etre estimees. ces maigres restes sont neanmoins situes sur un axe qui relie l'angle sud-ouest de la pyramide a une grande carriere de calcaire situee en contrebas, ce qui en fait a l'evidence un chemin de traction des blocs jusqu'au pied du monument. l'etroitesse relative de cette voie, large de 4,40 m a la base, est insuffisante pour la these de la rampe unique, censee s'elever a une bonne hauteur et presenter un empattement beaucoup plus important╔ la encore, on doit donc en rester, malgre ces temoignages archeologiques, au stade des hypotheses pour l'erection proprement dite des pyramides. on doit savoir egalement gre a gilles dormion de s'etre limite a une utilisation raisonnablement discrete des sources classiques, tant egyptiennes que grecques. encore que le recours quasi oblige a herodote - qui reste, apres tout, la seule source explicite sur la construction des pyramides, quoique, a l'evidence, secondaire - requiere quelques precautions. car on peut difficilement l'utiliser comme une source sure. la date de ses histoires, - apres un sejour en egypte, quelque part entre 450 et 430 avant j.-c. - souleve la question de la fiabilite de ses sources. le "touriste" grec de l'epoque n'etait pas mieux loti que ses lointains successeurs: soumis a la qualite des connaissances de ses informateurs, il ne lui etait pas possible d'avoir un regard vraiment critique. a supposer meme qu'il ait eu affaire a une source correctement informee, restait a evaluer la qualite de cette information elle-meme. deux millenaires le separent des evenements relates. c'est long. et la tradition egyptienne montre que des le milieu du deuxieme millenaire av. j.-c., a l'epoque ou les visiteurs locaux laissaient des graffitis commemorant leur visite sur les grands monuments funeraires royaux de l'ancien empire - qui deja devaient faire l'objet de restaurations - le souvenir de ces temps anciens etait quelque peu confus. a ce brouillard de la memoire et au filtre de la legende doree de l'historiographie egyptienne, il convient d'ajouter encore la transposition dans la culture et la langue grecques de donnees qui y etaient sans -equivalents. a commencer par les termes employes pour decrire la construction des pyramides. tout un chacun sait que pyramis designe un gateau dont la forme rappelle ces monuments. que dire du sens de krossai et bomides dans la description du noyau de la pyramide? d'autant que ces mots ne font pas partie du vocabulaire courant: "estrade", "socle", "plateforme", "blocs en saillie", "rempart en escalier"?╔. sur un fond aussi difficile a interpreter, les hypotheses les plus extravagantes ont toujours foisonne. la celebre bande dessinee d'edgar p. jacobs relatant les aventures de blake et mortimer en egypte a rendu populaire une interpretation du texte d'herodote, que l'egyptologue pierre gilbert, tres savant conseiller de l'auteur, a malicieusement attribuee a manethon, inventant une feuille imaginaire d'un papyrus, lui, bien reel. certains, en effet, avaient suggere, au debut de l'exploration scientifique du monument, que la distribution souterraine pouvait communiquer avec la fameuse chambre decrite par herodote, situee a "un emplacement dont il [cheops] fit une ile en derivant, par un canal, les eaux du nil". on sait a present, grace a des travaux recents de zahi hawass, quel type de monument a pu faire naitre une telle legende. il s'agit d'un tombeau d'epoque saite (viie-vie siecles avant j.-c.), situe en limite de la chaussee de chephren, et dont la substructure est constituee d'une serie d'etages relies par des puits verticaux. son caveau principal, creuse au plus profond, se presente sous la forme d'une grande salle rupestre, au plafond soutenu par quatre piliers degages dans la masse. l'espace compris entre les piliers et les parois de la chambre forme un deambulatoire. a l'interieur du quadrilatere delimite par les piliers, dont le sol est plus eleve que celui du deambulatoire, se trouvait le sarcophage du defunt, encastre dans la roche. cette difference de niveau, lorsque le caveau est envahi par les eaux en raison de sa position inferieure au niveau de la nappe phreatique, peut remplir le deambulatoire, mais epargner le perimetre du sarcophage, qui apparait ainsi comme une ile. c'est le phenomene que l'on constate actuellement, et qui devait aussi se produire dans l'antiquite, lors des crues du nil. la recherche de l'ile en question, attribuee au tombeau de cheops par herodote et sur la foi de son recit, a attire les convoitises ou simplement suscite la curiosite. blake et mortimer y decouvrent╔ un tombeau secret d'akhenaton! plus serieusement, et pour dire encore un mot des sources antiques, le papyrus westcar ne saurait, lui non plus, constituer une source essentielle sur les mysteres de la grande pyramide. il est pourtant souvent mis a contribution pour garantir l'existence d'un profond mystere. on y montre,en effet, cheops recherchant un systeme complexe de chambres pour sa tombe: "la majeste du roi de haute et basse-egypte cheops, - qu'il repose en paix! -, passait son temps a chercher pour elle-meme les chambres (secretes) du sanctuaire de thot, afin de faire la meme chose pour son horizon 9". mais, la encore, il fa